J’ai passé de longues heures à traîner dans ces grands couloirs blancs. Ils m’étaient tellement familiers à l’époque où l’hôpital était à deux pas de mon collège. Tous les vendredis midi je m’y rendais, on mangeait et on partait endormir des gens. Il n’y avait rien de triste dans ces lieux, c’était un jeu où s’amusaient de grandes personnes. On mettait des tenues blanches, vertes ou bleues, on portait des masques et, quelques fois, je pouvais faire un ballon avec un gant de latex. Il y avait aussi l’aiguille, probablement indolore puisque les malades s’endormaient le sourire aux lèvres. On y trouvait surtout cette équipe, dont les bureaux en pagaille annonçaient la couleur : il ne s’agissait pas de faire les grands savants devant les patients, à la manière des chirurgiens, cela n’intéressait personne ! Une fois la douleur vaincue, ils étaient contents.
Je quittais ce lieu vers quatorze heure pour me rendre en classe, une seringue dans la poche de mon manteau pour montrer aux copines.

Aujourd’hui l’hôpital a déménagé, moi aussi. Je connais toujours les personnes mais les lieux me sont devenus étrangers. Je veux revenir dans ce milieu et le photographier. Les années passant, j’ai compris que ce qui se vivait dans un hôpital était certainement moins amusant que ne le laissait paraître cette équipe «d’endormeurs». Ce n’est pas grave ! Je ne veux pas m’attacher aux scènes tragiques qui se déroulent dans ces lieux. Je veux montrer autre chose. Je veux montrer le travail d’une équipe, le quotidien de ces gens.
Je veux montrer l’aiguille, les masques. Je veux retrouver l’ambiance de ces moments là, l’ambiance du bloc opératoire de mon enfance.

J’ai retrouvé les grands couloirs blancs et les gants de latex. J’ai enfilé un pyjama bleu, mis un masque sur mon visage, seul l’appareil photo me trahissait.

Je les ai retrouvé ces anesthésistes. Au fond du couloir, assis par terre, ou dans une salle du bloc opératoire, attentifs aux bips sonores du scope.
J’ai retrouvé tout ces visages masqués et même de nouveaux. J’étais la petite fille de l’hôpital de Foix pour certain, une adulte pour d’autres.
J’ai discuté avec eux : «Tu sais Julie, l’ambiance n’est plus la même. Ce n’est plus si familial.».
C’est vrai, les conversations sont sérieuses, mais étais-je en mesure de comprendre tout ces mots à l’époque ?
Je désespérais, ils avaient probablement raison, ça n’était plus pareil. Ce que je venais chercher n’existait plus.

Si je devais résumer la profession d’anesthésiste, j’évoquerais deux mots : action et attente.
C’est étrange de définir un métier par deux mots si opposés, mais c’est ainsi que je le perçois.
Le patient arrive en salle, on l’installe, lui parle, le rassure éventuellement. Puis on injecte. A ce moment précis il devient un corps. Il faut agir. On intube, on réinjecte, on contrôle le respirateur, rien ne doit être laissé au hasard. Il faudra une dizaine de minutes pour tout régler, si aucun problème ne se présente. Maintenant il faut attendre... attendre… attendre… attendre la fin de l’intervention.

On erre dans les salles.
On traîne devant le tableau, pour prévoir la prochaine intervention.
On va jeter un coup d’œil au réveil.
Et, à la croisée d’un couloir, un collègue. Alors ça discute, ça débat, et tout ce beau monde finit par terre, appuyé sur un mur, ou bien à genoux.
Quelquefois, on s’offre un café dans la «salleducafé», on parle montagne, cuisine, famille, parfois boulot.

Le voyage au Canada de Martine, le petit garçon de « Mimi » qui est déjà si grand, la maison de Sylvie, les derniers jeux vidéo du fils de Claude, les études de médecine de la fille d’«Aoued», le vinyle du concert de Téléphone retrouvé par «Gigi», les chiens de traîneaux de Régis, la fille de Charles qui fait des études de photographie …

Ouf, rien n’a changé !