Peur, douleur, colère sont les premiers noms qui nous viennent à l'esprit quand nous songeons au cri. L'être humain hurle pour signaler un danger, montrer son mécontentement ou manifester une douleur intense. Qu'ils soient physiques ou psychologiques ce sont des sentiments plutôt négatifs qu'évoque l'action même de crier.

Nous parlons aussi du cri d'un animal, qui ne correspond plus à un sentiment, mais à la définition de sa voix. L'animal cri, l'humain parle - sauf quand il perd son sang froid face à un événement violent, ou une situation complexe. La notion de cri est étroitement liée à celle de bestialité. L'Homme hurle quand ses instincts primaires refont surface, et c'est toute son animalité qu'il extériorise par ces sons ou ces paroles. Il ne prononce plus de mot, le langage s'efface face à la dureté du sentiment. Et tout comme l'animal, la voix de l'Homme n'est plus porteuse d'un sens précis - comme au travers de la parole - mais d'une émotion vague. Ses vociférations, quelque part incontrôlées, nous renvoient à l'image de l'enfance. Le nourrisson s'époumone quand il est contrarié. Il signale par sa violence son déplaisir face à une situation donnée. L'enfant libère son angoisse en émettant ces sons si intenses. Ces constatations sont d'ailleurs à l'origine de la Thérapie Primale. Cette dernière, développée dans les années 1970, propose au patient de crier pour faire resurgir des tréfonds de son corps sa première année de vie - du premier cri de la naissance jusqu'à l'apprentissage des premiers mots. Cette approche libératrice nous la pratiquons tous au quotidien pour laisser s'échapper un surplus de pression positif ou négatif. Le cri permet de se détacher d'une émotion trop lourde, il permet une action cathartique sur notre corps et notre esprit. Laisser s'échapper tout ce que nous contenions jusqu'à présent, en infligeant à l'intégralité de notre corps un phénomène radical et sans nuance.

Cette radicalité est constamment expérimentée par les chanteurs de Métal. On ne peut d'ailleurs pas dissocier le mouvement Métal du mot radicalité. Né dans les années 1970, ce style musical, fondé sur la base de la musique Rock, n'a cessé de rechercher les sonorités les plus extrêmes. C'est un phénomène de surenchère auquel nous assistons tout au long de son évolution : des sons de plus en plus lourds et saturés, des chants de plus en plus rauques et violents. L'avènement des groupes de Hard Rock au début des années 1970 (Led Zepplin, Black Sabbath, Judas Priest ...) forge l'oreille du public aux sonorités saturées. Le cri peut être présent, mais ne prédomine pas. Il faudra attendre le début des années 1980, avec la création de groupe tel que Sepultura, pour que le chant crié s'assume pleinement. Les textes sont clamés, hurlés, les paroles deviennent de moins en moins audibles pour les néophytes. L'engagement physique et émotionnel que nécessite cette nouvelle approche du chant semble primordial. Il ne suffit plus de hurler dans un micro. Pour tenir des performances scéniques de plus de deux heures, les chanteurs doivent apprendre à maîtriser techniquement ces cris. Ils deviennent alors une technique vocale à part entière.

Comme la plupart des amateurs de la scène Métal, j'ai découvert ce courant musical lors de mon adolescence. La révolte et la force qu'expriment ces cris semblent être à l'origine de l'engouement des jeunes pour cette musique. Par la suite on en comprend les subtilités et, au même titre que l'Opéra, il faut faire un effort pour pénétrer dans cet univers musical complexe.

J'ai choisi de montrer ces cris, de donner à voir ces postures hors contexte. Je voulais sortir de la scène et du spectacle pour concentrer mon regard sur ces corps, sur la façon dont ces chants les transforment et les habitent. Loin de l'esthétique Métal habituelle, c'est un éclairage pictural qui modèle ces portraits. J'ai voulu gommer les codes esthétiques qui régissent ce genre musical - même si certains, comme les tatouages, font partie intégrante des personnages - en les faisant poser torse nu. Si cette manière d'expression heurte le grand public, nous laisserons dans un premier temps ces cris muets. Crient-ils? S'agirait-il d'une simple posture ? Et si finalement ils chantaient ? Autant de portes ouvertes que nous tacherons de laisser battantes.