« 27 Janvier 1924. – À 8 heures du soir, nous avons appareillé quittant la baie Orange et nous dirigeant vers le Sud. Notre court séjour dans ce coin perdu a été comme une sorte de transition entre la vie civilisée et le monde nouveau et désert vers lequel nous nous dirigions. L’Expédition commence pour de bon et les pensées qui, depuis de longs mois, ne m’ont pas quitté, se pressent et m’assaillent avec plus de force et de ténacité que jamais. »

Jean-Baptiste CHARCOT, Le français au pôle, Flammarion, Paris, 1926.

« 15 Février 1924. Ce matin vers 7 heures, alors que je poursuivais la lecture du Species plantarum de Carl Von Linné, les cris de la vigie m’alertèrent. Le pôle sud était encore à une centaine de milles, nous ne devions pas apercevoir la côte avant 8 jours. En sortant sur le pont, je découvris la moitié de l’équipage fixant l’horizon à tribord. Une île. Charcot n’en croyait pas ses yeux, il tournait et retournait ses cartes mais pas un seul bout de cailloux n’y figurait. C’était la première fois que j’apercevais cette terre, que nous prénommerions par la suite : l’Île Verte. »

Pierre Jean Louis Dangeard, Découverte de l’île, Flammarion, Paris, 1926.

Biographie : Pierre Jean Louis Dangeard est un botaniste français, né le 18 février 1895 à Poitiers (Vienne) et mort le 23 août 1970 à Pléneuf (Côtes-d’Armor). Il est le fils du mycologue Pierre Clément Augustin Dangeard (1862-1947). Après sa licence de sciences naturelles en 1914, il prend part à la Première Guerre mondiale où il est blessé et reçoit la Légion d’honneur. Il obtient l’agrégation en 1921 et obtient son doctorat en 1923 avec une thèse intitulée Recherches de biologie cellulaire (évolution du système vacuolaire chez les végétaux). Connu pour ses écrits sur les algues marines et la spiruline, on oublie souvent sa contribution à la découverte de l’Île Verte, qu’il retrace dans Découverte de l’île (Flammarion, 1926).

Découverte : En 1923, il embarque à bord du Pourquoi pas ?, célèbre navire d’exploration polaire du commandant Jean-Baptiste Charcot. Pour Dangeard, l’objectif de l’expédition est l’étude des algues aux abords du pôle sud. Mais au matin du 15 février 1924, l’apparition d’une île non répertoriée au large du Chili mettra un terme à ce voyage. Dangeard et Charcot décident d’approcher cette île, qu’ils nommeront par la suite l’Île Verte, en référence à la végétation luxuriante qui la recouvre. Lors de cette expédition, ils seront les premiers hommes à poser un pied sur cette île. Dangeard, renouant avec son passé de botaniste entreprend la création d’un herbier. Ces planches, en parfait état de conservation, seront photographiées et publiées en 1974 (Flore de l’Île Verte, Lavoisier, 1974). A l’époque, Dangeard muni d’un appareil photographique Kodak Pocket B-2, photographiera l’île depuis une chaloupe. Ils ne restent que quelques clichés conservés au Musée d’Orsay (Paris). On y voit la silhouette d’une île arborée entourée par des vagues.

Polémique : Dans les archives de Dangeard on ne retrouva aucune image de l’intérieur de l’île. Certains scientifiques iront jusqu’à dire que Dangeard et Charcot auraient inventé cette découverte. Lors d’une interview donnée au Figaro, le 16 septembre 1930, Charcot se justifie ainsi « Pierre était le seul à bord à posséder un appareil photographique. Submergé par l’émotion d’une telle découverte, il oublia de prendre un rouleau de film supplémentaire. Une fois arrivé sur l’Île verte il n’avait plus aucune vue. ». Cette justification ne convainc que peu la communauté scientifique.

En 1935, Jean-Philippe Moreau, grand explorateur du pôle nord, décida de partir à la recherche de l’Île Verte. Malgré les indications de Dangeard et Charcot, il ne put la retrouver. « L’île n’est pas plus grande qu’un terrain de rugby. Il est possible que Moreau soit passer à côté sans même s’en apercevoir. » Entretien de Dangeard, Le Temps, 1937.

Le mystère de l’Île Verte resta en suspend de longues années. En 1974, à la mort de Dangeard, Julie Clain confia l’intégralité des manuscrits et des herbiers de son père à la Bibliothèque Nationale de France. Lors de l’étude du dossier consacré à l’Île Verte, le Professeur Jean-Noël Duprès retrouva une planche présentant une herbacé endémique de la région bordelaise. Simple erreur de classement ou mise en scène, la communauté scientifique est encore partagée.

Travail réalisé dans le cadre d’une carte blanche de la FAB sur le terrain de Dangeard à Bordeaux.